Textes

 

Made in China/ Feng Hatat.


« Made in China ». Des images nous arrivent en tête et se bousculent instantanément, celles de ces bibelots,  vaisselles et gadgets en rang serrés, alignés sur des étagères ou débordants de bacs dans des bazars. Temples kitchs où les  couleurs vives tutoient les fluo et  autres dorures clinquantes.
D'un prix défiant toute concurrence ces produits s'imposent alors que le consommateur devenu pourtant prudent, cède à la tentation de ces objets clonés, fragiles et envahissants.

Feng Hatat, artiste photographe née en Chine,  pose le titre de sa série avec un clin d’œil appuyé, et un sourire de défi.
« Made in China », série d'images  rapportée de son voyage à Jingdezhen est l'anti-thèse de l'idée que nous pouvons nous faire de l'industrie chinoise de la porcelaine. Et si elle nous montre une série de colonnes d'assiettes blanches posées à même le sol, chapeautées ça et là d'une théière ou d'un bol immaculé, de piles arrangées avec soin dont les papiers de soie animent et font se gondoler  la lumière arrivant d'une verrière que l'on devine au travers de ses ombres, c'est pour dire l'autre versant de la production chinoise.  
La nature morte en noir et blanc semble traverser le temps dans un coin d'entrepôt...

Un rythme tranquille, et cet étonnant silence heureux habite chaque photographie comme un éloge à la création. Les gestes précis des artisans exécutés dans le calme, les sourires sereins, une sorte de lenteur ou de ralenti qui créent une surprise de taille.  Ces images n'ont pas d'age, certaines auraient pu être prises il y a deux siècles. Les hommes aux pantalons blancs devaient déjà luire à modeler la terre, à la fouler aux pieds, à la malaxer ensemble dans le même élan il y a 2000 ans. Le Taoisme et  le confucianisme, né dans le même temps que cette porcelaine ,  imprègnent l'ambiance et  la vie des artisans au travers de leurs philosophies.  Les quelques photographies en couleur de cette fabuleuse série nous font revenir dans le présent, nous feraient presque secouer la tête, nous sortent de la  rêverie. Il s'agit bien d'un temps à  Jingdezhen, où les bols de porcelaine blanche qui sont cuits au feu de bois, se frottent aux mains des artisans.
Chaque image porte en elle l'espoir de son prolongement dans la durée mise à mal par la production industrielle qui ne cesse de s’accélérer. Pour combien de temps encore ces femmes et ces hommes travailleront sans entrave, sans poste de production, sans contre-maître zélés ? Telle est l’inquiétude sourde de Feng Hatat qui témoigne au travers de ses photographies d'un patrimoine fragilisé.


Béatrice Meunier-Déry

 

Chemin de poésie


« Son leïca au bord des yeux... » Alain Hatat


Le slam est une rencontre inattendue pour Feng Hatat, une de celles qui portent en elles une promesse. Y revenir.
Et même partir sur la route pour en suivre les acteurs, les jongleurs de mots. Ces poètes des rues, des nuits et des petites salles emmènent l'artiste photographe dans leur périple européen.
Et les photos en noir et blanc montrent les ombres projetées des silhouettes des poètes qui clament, les corps plongés dans l'obscurité noire d'encre tachée de points lumineux, d'éclats de blancs. Elles montrent les coulisses, les gens de la nuit accoudés au fond de la salle. Les sourires. La joie qui s'affiche et la mélancolie, sa sœur, jamais très loin.
Entre deux nuits, la route et ses paysages désormais suspendus dans le temps, celui d'un arbre sur fond de ciel blanc.
Et nous spectateur nous voyageons avec elle, silencieusement, imaginant les voix, les rires, des discutions, et les pensées qui vont et viennent, la poésie des vivants.

Béatrice Meunier-Déry

 

L'heure bleue du ciel.

L'enfant s'approche de la fenêtre, à cette heure incertaine, cette heure entre deux. Elle appuie son front contre la vitre, et regarde la nuit qui se pose sur l'horizon, au bout de la rue. Les points de lumières s'animent au dehors et résistent au lointain. Le silence intérieur s'installe comme en une parenthèse éphémère pendant que le rideau tombe sur le jour.
Elle est seule dans l'appartement qui plonge dans l'obscurité. Personne d'autre que la peur, à peine domestiquée, qui grandit brusquement.
Elle sent les crocs du soir luire dans le noir, l'heure entre chien et loup.
Mélancolie de l'heure bleue, qui ne la quittera plus vraiment.
Elle approche son œil de l'objectif, saisir l'instant, le bleu du voile alourdi qui s'étale sur la ville, qui file sur la ligne de fin du paysage en même temps que la voiture. Les arbres tremblent.
Elle photographie l'instant un peu redouté pour en amadouer la beauté vénéneuse , l'heure où ses pensées s'envolent. L'artiste nous tend ses instantanés bleus et nous interroge : Où êtes-vous donc entre le jour et la nuit ? Où est suspendue votre âme quand vient le vertige du soir ?

 

Béatrice Meunier-Déry